« Des gens ordinaires» de Jean-François Le Goff

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Jean-François Le Goff a consacré un livre à George Orwell et Donald W. Winnicott, deux hommes attentifs au peuple anglais dont ils vivaient la vie…

George Orwell et Donald W. Winnicott, deux anglais célèbres vivant à la même époque, ne se sont jamais rencontrés. C’est Jean-François Le Goff, psychiatre, thérapeute familial, médecin chef à La Courneuve, récemment décédé, qui a entrepris de les réunir en se basant sur le critère de leur attachement aux « gens ordinaires ». Eux-mêmes se définissaient comme tels. Jean-François Le Goff passe délibérément outre les spécialistes des œuvres des deux hommes. Ce qui l’intéresse, leur humanité profonde, fraternelle, surgit de façon flagrante dans leurs vies et leurs œuvres. Il les lit depuis les années soixante. Et les voit « si proches et si lointains ». Orwell, grand escogriffe de 1, 90 m, né en Inde, a baroudé toute sa vie durant laquelle il est resté un militant socialisme libre de tout parti. Winnicott, bonhomme de 1,60 m, souffreteux, modeste quoique colérique, tente toute sa vie de concilier les deux principaux courants psychanalytiques de son temps. Mais tous les deux sont avant tout attentifs à l’humanité quotidienne. Orwell restera toujours dubitatif, voire ironique, devant les démêlées entre psychanalystes. Il écrit et décrit de la façon la plus simple, la plus directe, peut-être la plus authentique. Ce style très travaillé pour être fluide est en accord avec les réalités qu’il présente.

C’est sans doute dans « Le quai de Wigan », écrit en 1937, où il décrit les conditions de vie des ouvriers du Nord de l’Angleterre, que son génie se manifeste le mieux. Plus encore que dans ses grands écrits politiques de « Hommage à la Catalogne » à « 1984 ». La description pure s’accompagne d’un commentaire empathique. Ce n’est pas un hasard si la journaliste française Florence Aubenas intitulera son enquête en immersion à Caen « Le quai de Ouistreham ». Orwell écrit « Pour les neuf dixièmes des gens, la réalité de la vie n’est qu’un épuisant combat de tous les jours… Tous les gens qui travaillent de leurs mains sont plus ou moins invisibles, et d’autant plus invisibles que le travail qu’ils font est plus important ». Lui-même appréciait le travail manuel, de l’entretien de ses habitations successives au jardinage en passant par une esquisse d’élevage de volailles voire de cochons.

On retrouve chez Winnicott, non pas le même intérêt, qui suppose un sentiment d’extériorité, mais la même empathie. C’est ainsi qu’il faut comprendre la figure qu’il dessine de la « good enough mother », qui n’est pas la mère sacrificielle, mais la femme qui a une relation équilibrée avec son nourrisson.  Il identifie la vie des gens ordinaires comme l’expression d’une « créativité » quotidienne. Le mot « créativité » étant différent mais non exclusif de la création artistique. La « vie créatrice » serait une bonne transcription. Sa grande inquiétude serait que cette créativité populaire s’érode, submergée par la culture de masse qui en est la caricature. Orwell le rejoint. Pour lui le principal espoir pour l’avenir « c’est que les gens ordinaires puissent ne jamais abandonner leur code moral ». C’est cette attitude qu’il nomme « décence commune ». Orwell comme Winnicott, eux qui ont tellement réfléchi et écrit, refusent d’être catalogués comme intellectuels. Ils se retrouvent dans la catégorie finalement très large des gens ordinaires, incluant non sans contradictions ce que les sociologues nomment classe moyenne. Jean-François Le Goff valide cette identification. Il souligne dans une page incisive (la page 86)  « Aujourd’hui une alliance s’est nouée entre les intellectuels et les médias… Dans leur course à la célébrité, ils se contentent de reprocher aux médias de ne pas leur laisser assez de temps  pour expliquer comment va le monde. Et ils continuent leurs interventions en arguant que, s’ils partaient, le niveau baisserait… Les gens ordinaires, leur décence commune, leur sens de la solidarité sont ignorés ». Le petit, mais profond, livre de Jean-François Le Goff propose encore bien des choses, sur la loyauté, la solidarité… On dégustera pour finir la lettre (imaginaire) de Donald à George…

« Des gens ordinaires. Avec George Orwell et Donald Woods Winnicott » Jean-François Le Goff. NRF Editions Gallimard 152 pages