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L’histoire de France vue par un cycliste anglais

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De la conquête romaine aux gilets jaunes, l’historien britannique Graham Robb emprunte les chemins de traverse pour trousser une réjouissante Histoire de France par ceux qui l’ont faite. Une recension de Philippe Brenot, journaliste.

Une histoire de la France par ceux qui l’on faite : il faut entendre ce titre comme une invitation à emboîter le pas des acteurs souvent méconnus sur lesquels s’appuie une narration située aux antipodes des manuels déroulant classiquement le roman national.

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Une traduction plus littérale du titre original anglais aurait toutefois été plus attrayante, et plus juste : France, An Adventure History, soit un récit d’aventure en 18 chapitres dont les protagonistes connaissent diverses péripéties, au plus près des réalités de leur temps. Professeur à Oxford et spécialiste de littérature française avant de devenir historien de l’Hexagone, Graham Robb développe une approche aussi érudite qu’iconoclaste qui s’enrichit souvent d’un point de vue original : celui d’un passionné de vélo qui, chaque été, sillonne à hauteur de selle son pays de cœur en compagnie de son épouse afin d’épouser la géographie de son objet d’étude. Cela permet à l’auteur d’effectuer d’éclairants allers-retours entre hier et aujourd’hui et d’introduire des « choses vues » d’un ton narquois.

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La méthode a déjà fait ses preuves dans deux ouvrages également recommandables. Une histoire de Paris par ceux qui l’ont fait (Flammarion, 2010) voyait débarquer un certain Napoléon Bonaparte par le coche d’eau reliant Auxerre à Paris par l’Yonne et la Seine, pour s’achever avec les émeutes urbaines suscitées en 2005 par la mort tragique de Zied et Bouna : entre-temps, le lecteur avait redécouvert la capitale en compagnie de Marie-Antoinette, Vidocq, Proust ou Juliette Gréco. L’année suivante, Une histoire buissonnière de la France (Flammarion, 2011) s’appuyait à nouveau sur des destins personnels pour raconter la France depuis sa première mise en carte par les arpenteurs mandatés par les Cassini au XVIIe siècle jusqu’à l’effacement des dernières terra incognita du territoire national à la veille de la Grande Guerre. Graham Robb retraçait là une histoire fragmentée et traversée de zones d’ombres, à l’image de l’apartheid social que vécurent les « cagots », ces « intouchables » de l’Ouest de la France, considérés comme des pestiférés jusqu’au début du XXe siècle et dont le terme péjoratif de « cakou » est une lointaine résurgence.

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La période embrassée ici est plus vaste et les incises relatives aux équipées du couple plus notables. Dans le chapitre consacré à la Gaule romaine tardive, Graham Robb donne ainsi à lire l’inscription gravée dans la roche par laquelle tout cycliste plongeant sur Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence) est interpelé sur la destinée de Claudius Postumus Dardanus, ex-préfet des Gaules qui au début du Ve siècle se réfugia dans une mystérieuse « Theopolis » pour échapper à la menace barbare. Un peu plus loin, c’est par une ancienne voie romaine que Graham Robb nous conduit sous les voûtes de la cathédrale de Reims pour évoquer la vie de Gerbert d’Aurillac, savant et humaniste du Xe siècle, jeune berger devenu moine puis archevêque avant d’être fait pape sous le nom de Sylvestre II. Mais le chapitre le plus emblématique de cette façon d’appréhender l’histoire est celui consacré à « L’arbre du centre de la France » qui, de 1560 à 1637, apparaît sur 17 cartes. Les pages racontant l’expédition à l’issue de laquelle on en retrouve la trace près de la chapelle décatie d’un hameau creusois sont parmi les plus palpitantes qui soient.

Graham Robb sait aussi donner une épaisseur romanesque à des personnages restés à l’arrière-plan de notre histoire. Dans la deuxième partie, de Louis XIV au Second empire, il nous fait ainsi rencontrer l’artisan vitrier Jean-Louis Menetra, qui tint le journal de son Tour de France, et nous rappelle fort à propos que Louis-Napoléon Bonaparte ne serait jamais devenu empereur sans sa compatriote Harriet Howard, qui par amour finança son aventure.

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Dans la troisième et dernière partie, qui enjambe les IIIe, IVe et Ve Républiques, Graham Robb exhume aussi l’incroyable » destin de Narcisse Pelletier, « le sauvage d’Australie ». Puis, après avoir dressé « L’inventaire des morts » de 14-18 et salué en amateur éclairé « Les Martyrs du Tour de France », il bondit ensuite jusqu’au premier quinquennat d’Emmanuel Macron à travers deux derniers chapitres qui traitent, pour l’un, du voile islamique, de la laïcité et de la condition féminine, et pour l’autre des gilets jaunes. Ce ne sont pas les plus convaincants, peut-être parce que l’on n’y circule guère à vélo. À moins que, sur ces sujets aussi brûlants, la causticité d’un observateur briton ne dérange notre bonne conscience. Mais c’est aussi cela qui fait le sel de la balade historique du guide cycliste Graham Robb.

Graham Robb emprunte les chemins de traverse pour trousser une réjouissante Histoire de France par ceux qui l’ont faite (Buchet-Chastel, 542 pages, 25,90 €).

Philippe Brenot, journaliste.